
Prologue


Les premiers flocons
virevoltèrent avec grâce avant de s’écraser sur le sol gelé.
Les passants hâtèrent le pas, pressés de se mettre à
l’abri et les rues se vidèrent rapidement. Ann Harbor était
une petite ville tout ce qu’il y a d’ordinaire, perdue
au milieu de nulle part. Ici les occupations étaient plutôt
limitées et en cette période hivernale, les habitants avaient
tendance à se regrouper dans les rares endroits qui dégageaient un
peu de chaleur.

C’était le cas du
Happy Flower, un restaurant miteux qui faisait
l’angle d’une rue située en bordure de la ville. Si ce
dernier n’avait de joyeux que le nom, la nourriture
qu’on y servait et la bonne humeur de la patronne avaient
réussi à séduire une petite poignée d’habitués.
Un homme d’une quarantaine d’années traversa la rue,
parcourut le parking à grand pas et s’engouffra par la porte
à battants, faisant bruyamment retentir la clochette qui y était
fixée.
Musique
d'ambiance
Fly me to the moon - Frank Sinatra

Une fois à l’intérieur, il frotta ses mains engourdies et
jeta un petit regard aux alentours, laissant échapper un sourire en
reconnaissant la plupart des visages des clients présents. Wendy et
sa fille, le jeune couple McCain... Son vieil ami Tom
l’attendait déjà au comptoir, comme chaque jour. Il se glissa
à ses côtés, non sans avoir salué Judith qui, à l’autre bout
du restaurant, prenait la commande de deux lycéennes qui
bavardaient gaiement.

-
Bonjour John ! L’apostropha Liz depuis l’arrière
du comptoir, tout en déposant devant lui un hamburger maison et une
canette de cola.
- Merci ma belle !
La jeune fille lui répondit par un sourire et apporta un plat de
petits biscuits à l’intention de Tom avant de retourner
vaquer à ses occupations.

Même avec le
chauffage poussé à fond, le froid qui régnait à l’extérieur
se faisait encore ressentir. Zelda, occupée à régler le juke-box
dont s’échappait une musique ringarde, laissa échapper un
juron en rejoignant Liz qui se frottait les mains pour les
réchauffer.
- Mais quel temps de merde !
- Ah ça tu l’as dit, grommela Tom, le nez plongé dans sa
tasse de café.
- Et dire qu’ils avaient prévu un réchauffement de la
température, soupira John, avant de prendre une nouvelle bouchée de
son hamburger.

Liz
les contempla avec amusement, acquiesçant intérieurement à chacune
de leur plainte. Dieu qu’elle détestait l’hiver ! Et la
neige qu’elle voyait à présent tomber à gros flocons par la
fenêtre ne faisait que la conforter dans cette idée. Le bâtiment
était vieux et mal isolé, c’était un véritable supplice
d’y travailler en cette période de l’année.
Encore quelques heures et elle pourrait enfin se débarrasser de cet
uniforme stupide auquel Zelda tenait tant et enfiler un gros pull
avant de rentrer chez elle pour se prélasser dans un bon bain
chaud.

Tandis qu’elle préparait une tasse de café pour l’un des clients, elle se prit à repenser au jour où elle avait débarqué à Ann Arbor, sans un sous, tel un chiot abandonné. Travailler ici lui avait permis de se poser et de recommencer une nouvelle vie après qu’elle ait quitté sa ville natale et brisé les dernières attaches qui la reliaient à ses parents. Certes, la paye n’était pas miraculeuse et cet endroit n’avait pas grand-chose à voir avec la vie dont elle avait rêvé, mais Zelda veillait sur elle depuis presque quatre ans maintenant. Elle avait ses habitudes, s’était peu à peu engluée dans la routine, connaissait tous les habitués par leur prénom et ne s’imaginait plus ailleurs que dans ce petit restaurant aux murs décrépis. Elle ne serait sans doute jamais riche et célèbre, mais quelle importance ?

Elle s’était
crée une nouvelle famille, s’était liée d’amitié avec
des personnes qu’elle n’aurait jamais pensé rencontrer
ne serait-ce que quelques années plus tôt. Elle n’était pas
si loin du bonheur que chacun cherchait désespérément et menait une
petite vie sans histoire.
Bien sûr, les choses n’étaient pas toujours roses. Il était
parfois difficile de joindre les deux bouts à la fin du mois et
lorsque la nuit tombait sur la ville et qu’elle se retrouvait
seule dans son minuscule appartement, la solitude se faisait vite
ressentir. Comme chaque être humain, Liz rêvait simplement de
trouver l’amour, le vrai, celui avec un grand A, qui faisait
battre le cœur si fort qu’il menaçait d’exploser,
celui qui faisait disparaître tous les petits soucis du quotidien
puisqu’à part l’être aimé, plus rien d’autre
n’avait d’importance.
Malheureusement pour la jeune femme, mis à part les tentatives de
séduction un peu lourdes et déplacées de certains clients
quadragénaires, sa vie affective ressemblait à un désert.
Qu’il était difficile de trouver l’âme sœur dans
une si petite ville…