
Acte I : Le Rêve


Toujours le même rêve…
Chaque fois que
je ferme les yeux, je me retrouve prisonnière de cet étrange
univers. Il n’y a rien autour de moi, rien qu’un
étrange brouillard blanc qui semble s’étendre à
l’infini.
Je n’ai pas peur. Je n’ai jamais ressenti la moindre
inquiétude. Parce que ce mystérieux endroit m’est devenu
familier. Parce que je ne suis pas seule.
Je le sens qui m’observe, sans jamais se montrer.
J’ignore qui il est, ou même ce qu’il me veut. Je sais
simplement que tant qu’il est là, rien de mal ne pourra
m’arriver.
Un jour, sans doute, je comprendrai ce que je fais ici. En
attendant, je me contente d’avancer dans la brume, en
espérant que peut-être, mon périple me mènera quelque
part.

Roxanne ouvrit les yeux péniblement. Il lui fallu plusieurs minutes
avant de réaliser qu’elle s’était endormie sur
l’un des canapés du salon, un livre à la main. Elle se
redressa, poussant avec douceur Holy qui s’était assoupie à
ses côtés. La chatte entrouvrit légèrement un œil avant de le
refermer aussitôt, non sans émettre un léger ronronnement quand la
main de l’adolescente l’effleura.
L’adolescente avait reçut l’animal comme cadeau
d’anniversaire, deux ans plus tôt. Gênée de devoir la laisser
seule à la maison toute la journée, sa mère s’était dit
qu’un peu de compagnie lui ferait le plus grand bien. Et elle
avait eut raison… La jeune fille s’était attachée à
Holy plus que de raison. Après tout, elle était l’une des
seules choses qui l’empêchait de devenir
folle…

Trois ans. Voilà trois longues années que Roxanne n’avait pas
mis le nez dehors, si ce n’était pour quelques rapides
visites chez le médecin. Quand la neige s’était mise à tomber
sur la ville, trois ans plus tôt, personne ne s’était imaginé
que cette légère intempérie serait le début d’un hiver sans
fin. Le froid qui régnait à présent sur Ann Harbor était tel que la
vie des habitants avait été complètement chamboulée. Il avait fallu
tout repenser, que ce soit au niveau des transports en communs ou
de l’économie de la ville. Le petit port qui faisait
autrefois sa fierté était depuis bien longtemps fermé et les
quelques bateaux qui y restaient encore profondément ancrés dans la
glace. Les boutiques avaient définitivement oublié les
maillots de bains et autres vêtements estivaux qui fleurissaient
autrefois dans leurs devantures pour proposer doudounes et autres
gros pulls de laine à longueur d’année.
Et cette neige, qui avait semblé si pure et extraordinaire
lorsqu’elle s’était mise à tomber, était vite devenue
une source de haine et d’ennuis pour la totalité des
habitants de la ville.
Surtout pour Roxanne…

Un mois après que les premiers flocons aient recouvert le sol, on lui avait diagnostiqué une grave maladie du cœur. Une maladie que personne ne savait expliquer, ni même soigner. Tous les spécialistes qu’on l’avait emmenée consulter étaient tombés d’accord : le froid ne pouvait que nuire à la santé fragile de la fillette et aucun traitement n’existant pour le moment, la seule chose à faire était de rester au chaud et d’éviter le moindre effort.

Roxanne avait très
mal vécu la nouvelle. Elle n’avait que dix ans et ne
comprenait pas qu’on l’empêche d’aller batifoler
dans la neige avec son frère, ni même qu’on lui interdise les
bancs de l’école. L’isolement qu’on lui avait
imposé ressemblait à une punition qu’elle n’avait rien
fait pour mériter. On avait eu beau lui expliquer que c’était
pour son bien, que tout s’arrangerait très vite si elle se
pliait à ses consignes draconiennes, rien n’avait pu lui
redonner le sourire.
Avec le temps, elle avait fini par s’y habituer. Ce qui lui
permettait de tenir ? L’espoir. L’espoir qu’un
jour, la neige cesse de tomber et que le soleil éclaire de nouveau
les rues d’Ann Harbor. Et ce rêve, celui qu’elle
faisait chaque nuit, qui l’intriguait
tellement…

Et il y avait les
livres. Des dizaines de livres qu’elle avait tous lus et
relus, sans compter tous ceux que son grand frère lui ramenait
régulièrement de la bibliothèque. Quand notre propre monde ne nous
est plus accessible, quoi de mieux que de se réfugier parmi
d’autres, tous plus merveilleux les uns que les autres
?
Parmi tous ceux qu’elle avait dévorés, il y en avait un
qu’elle chérissait plus que n’importe lequel. Le
magicien d’Oz. Elle aurait pu en réciter des passages entiers
tant elle le connaissait. Elle aurait tout donné pour prendre la
place de Dorothy et quitter sa triste réalité pour suivre le chemin
de briques jaunes qui l’entrainerait dans
d’extraordinaires aventures.
Mais lorsque les pages se refermaient, la triste réalité reprenait
sa place. Et c’est dans ces moments là que Roxanne était
heureuse d’avoir une famille qui l’aimait et veillait
tendrement sur elle.